« Il n’y a plus rien pour nous en Irak »

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Poussés à l’exil par l’avancée des rebelles de l’Etat islamique (EI), ils ont fui sans rien ou presque, depuis Mossoul ou Tall Kayf, depuis le Sinjar. Ils sont des centaines de milliers à avoir parcouru les mêmes routes, celles qui mènent au gouvernorat de Dohuk. Parmi eux, plusieurs dizaines de milliers ont rallié Zakho, la principale localité du nord du gouvernorat, dans le Kurdistan irakien.

Au cœur de la ville, cinq immeubles en construction se font face. Ils abritent depuis plus d’une semaine un nombre croissant de déplacés dans des conditions d’extrême vulnérabilité.

Ils ont tout laissé derrière eux, ils ont marché, longtemps, à la recherche d’un peu de sécurité, d’un peu d’aide. Ils parlent des frappes américaines, de l’aide internationale qu’ils espèrent, et pour eux, elle doit se situer loin d’ici, dans un pays d’accueil. Ils ne veulent pas rester, ne peuvent plus faire confiance, ils ne se sentent plus chez eux en Irak.

 Ahmed Saoud, a 55 ans. Cet avocat originaire de Sinjar engage rapidement la conversation pour proposer son aide. Il perd soudainement son anglais pourtant impeccable lorsque les questions touchent aux récents événements. Il ne veut pas expliquer ce qu’il a vu et vécu mais souhaite montrer les conditions dans lesquelles il vit désormais.

En pénétrant le bâtiment, une odeur nauséabonde prend le nez au milieu d’un ballet de mouches. Il faut marcher sur des planches bancales pour éviter de mettre les pieds dans l’eau à l’origine de ces relents. S’ensuit un escalier sombre aux marches de béton inégales. Du mur dépassent des morceaux de ferraille qui ne manquent pas de lacérer le bras inattentif.

Vue générale des bâtiments Vue générale des bâtiments

« Où pouvons-nous aller ? »

Les deux premiers étages sont inoccupés tant l’odeur est forte. Au troisième étage, quelques enfants sont assis dans la pénombre à côté d’un trou grillagé qui donne directement sur le rez-de-chaussée. Des familles se sont aménagées de petits espaces à l’aide de briques ramassées ça et là. Certaines ont récupéré un matelas ou deux, une natte, un bidon d’eau. On trouve rarement plus que ces quelques effets.

Au quatrième et cinquième étage, les murs sont terminés mais des trous béants demeurent un peu partout, un danger permanent pour les centaines d’enfants qui tentent d’échapper à l’ennui dans des jeux toujours plus dangereux. Ahmed vit dans l’une de ces pièces avec sa famille.

« Nous sommes ici depuis cinq jours maintenant. Il n’y a rien, pas de toilettes, pas d’eau, il faut descendre à chaque fois. »

Au-delà des besoins immédiats, une question revient sans cesse :

« Où pouvons-nous aller ? Nous ne pouvons pas rester ici, il n’y a plus rien pour nous en Irak. »

Dans le bâtiment d’en face, le même dénuement et encore plus de risques. Il n’y a même pas de mur pour protéger du vide et de petites paires de jambes se balancent à quinze mètres du sol, insouciantes du danger. Un peu partout, des paillasses étendues au sol sur lesquelles reposent des corps éprouvés aux regards las.

La route a été longue jusqu’ici, et elle n’a fait qu’amener de nouvelles questions. Mohsen, une femme d’une trentaine d’années originaire d’un village à proximité de Sinjar, raconte sa longue marche jusqu’à Zakho. Elle fond en larmes en évoquant la mort de ses proches, tués par les djihadistes de l’Etat Islamique. Elle se retourne et s’en va, incapable de poursuivre son récit.

Partout les mêmes traits tirés, les mêmes regards hagards

A l’extérieur, la foule s’agite. Des distributions vont commencer. Deux premiers camions déboulent. Une foule d’enfants leur court après, assiettes à la main. La générosité locale a permis d’organiser la livraison de repas chauds, une aide importante mais précaire.

Un peu plus tard, des rations alimentaires familiales et des kits d’hygiène sont acheminés et d’énormes boudins d’eau installés au premier étage d’un des bâtiments par les équipes d’Action contre la faim. Ils viendront suppléer les réservoirs métalliques disposés en plein soleil qui délivrent une eau bien trop chaude.

A Zakho, des enfants courent après un camion distribuant une soupe populaire
A Zakho, des enfants courent après un camion distribuant une soupe populaire

Le petit marchand assis sur son congélateur à l’entrée de cette étrange cité l’a bien compris. Il est devenu un point de ravitaillement pour ceux en mesure de s’acheter de l’eau qu’il vend par petites bouteilles de 50cl. Pour les autres, il faudra attendre encore un peu que l’eau soit acheminée jusqu’aux réservoirs.

Il est 17 heures, la distribution commence. Les camionnettes arrivent dans un tourbillon de poussière. Deux véhicules s’arrêtent au pied de chaque immeuble. Un référent a été identifié à chaque fois afin de recenser les besoins et les bénéficiaires. Malgré le nombre, tout s’organise peu à peu.

Du haut des immeubles, des milliers d’yeux se posent sur le contenu des camions qui se vident au fur et à mesure que les noms sont appelés. Des seaux, du savon, des éponges, du thon en boîte, du thé du sucre, des rations pour cinq personnes et trois jours qui n’effacent pas le désarroi et la colère mais permettront de pallier aux besoins les plus impérieux.

Partout dans Zakho, on observe les mêmes scènes, bâtiments pris d’assaut, enfants qui mendient aux carrefours. Partout les mêmes traits tirés, les mêmes regards hagards qui posent sans cesse la question, que va-t-on faire maintenant ?

Des hommes attendent l'acheminement de l'aide humanitaire
Des hommes attendent l’acheminement de l’aide humanitaire

Première publication :
http://blogs.rue89.nouvelobs.com/territoire-partage/2014/08/20/ahmed-deplace-yezidi-il-ny-plus-rien-pour-nous-en-irak-233356

Florian Seriex is a French photojournalist currently based out of Amman, Jordan and is represented by SIPA Press. He moved to Amman in October 2014 and is the Regional Communication Advisor with international NGO Action against Hunger. He was previously based in Iraqi Kurdistan and Syria.