“Ils ne peuvent pas laisser des gens mourir comme ca au milieu de la mer”

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Ammar* est né en banlieue de Damas, à Zamalka, juste à côté de Jobar. Il n’habite plus là-bas, il est parti avec sa femme et leurs trois enfants, un périple en plusieurs étapes qui les conduira de Damas au Liban, de Beyrouth au Caire et finalement d’Alexandrie aux côtes italiennes. Il témoigne de ce parcours complexe, le « voyage le plus dangereux » de sa vie et des sept jours passés sur un bateau avec 150 autres personnes à la recherche d’un avenir.

« Je me souviens du jour exact où j’ai décidé de partir, c’était en 2012, le 6 septembre. Il y a eu des bombardements sur Zamalka où je vivais. Nous étions habitués aux snipers, aux coups de feu intempestifs mais là, des roquettes et des mortiers tombaient du ciel. Il y avait des innocents partout, beaucoup d’entre eux sont morts dans mon quartier. J’ai perdu ma voiture, ma maison, j’ai perdu mon avenir. Il n’y avait plus rien à faire pour moi en Syrie après ça. Il a fallu quelques semaines pour tout préparer puis nous sommes partis au Liban. De là nous avons pris un vol pour l’Égypte.

Nous avons tenté d’y construire une nouvelle vie, d’inscrire les enfants à l’école, j’ai essayé de m’enregistrer et d’avoir une carte de résidence mais je suis d’origine palestinienne et au sein de l’administration on me demandait, « vous êtes palestinien ou syrien ? », je suis syrien-palestinien, mes parents viennent de Palestine, ils vivent à Damas, c’est là que je suis né. Pour les autorités égyptiennes tout cela semble incompréhensible, on me renvoie d’un bureau à un autre. Pour l’inscription des enfants aussi c’est compliqué, encore une fois l’administration bloque. Et autour de moi, beaucoup parlent de ces bateaux qui partent vers l’Europe, ils disent que c’est dangereux mais que c’est possible. On en parle avec mon épouse, j’ai peur pour eux, je refuse qu’ils fassent la traversée alors je décide de partir, seul. Je me rends à Alexandrie, on y trouve beaucoup de gens qui peuvent vous aider pour faire la traversée.

Je paie 3 500 dollars et quitte Alexandrie pour Baltim, une petite ville portuaire à une heure de là. C’est le 1er septembre 2013, la nuit est noire. Nous gagnons le bateau par petits groupes d’une trentaine de personnes, on s’entasse dedans avec les quelques vivres et l’eau que d’autres personnes nous ont conseillé de prendre. « Ils ne te donnent rien sur le bateau, ils te traitent comme un chien, nous ont-ils prévenu ». Le bateau fait un peu moins de 20 mètres de long et nous sommes 150. Les jours passent, la traversée prendra 7 jours au total. A une centaine de milles des côtes italiennes, un autre navire s’approche, il y a plein de gens dedans qu’on pousse vers notre embarcation. Le capitaine de notre navire en profite pour faire le chemin inverse, nous laisse seuls, livrés à nous-même et à la mer, et repart en direction de l’Égypte. Le bateau prend l’eau, les vagues le font tanguer dans tous les sens, il y a des femmes, des enfants, tout le monde pleure, implore Dieu de lui venir en aide. Dans ces moments-là, on ne peut rien faire. Je me souviens de cet enfant aveugle qui ne cessait de pleurer, de ces femmes avec leurs gilets de sauvetage, tous ces gens, c’était tragique.

Je ne sais pas combien de temps cette situation a duré jusqu’à ce qu’on aperçoive des hélicoptères italiens. Nous sommes parvenus jusqu’aux côtes siciliennes, ils nous ont sauvé. Je me souviens des premiers pas, de la terre ferme. Puis tout est allé très vite. Les autorités sur place nous ont dit : si vous voulez rester en Italie vous pouvez, sinon on vous laisse partir. Tous les Syriens et les Palestiniens sont partis à Catane au Nord-Est de l’île. Là, il y a beaucoup de gens originaires d’Afrique du Nord avec des bus et des voitures qui vous proposent de vous emmener.

Je suis arrivé en Allemagne le 17 septembre. La police a regardé mes papiers et un agent m’a dit « c’est votre anniversaire aujourd’hui », je lui ai dit que oui, et que j’espérais que ce serait le début d’une nouvelle vie. Au bout de cinq mois, ma famille a pu me rejoindre, le temps de faire toutes les démarches administratives. Je suis heureux maintenant mais ça a été un terrible voyage. On a tout perdu en Syrie, j’y ai laissé ma mère, mes frères et la plupart de mes amis. Je voudrais juste dire à tous les pays d’Europe qu’ils doivent ouvrir leurs frontières, ils ne peuvent pas laisser des gens mourir comme ça au milieu de la mer, il faut nous aider, il faut trouver une solution politique. »

* Le prénom a été modifié

Florian Seriex is a French photojournalist currently based out of Amman, Jordan and is represented by SIPA Press. He moved to Amman in October 2014 and is the Regional Communication Advisor with international NGO Action against Hunger. He was previously based in Iraqi Kurdistan and Syria.